Cinq minutes assis

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Pas le droit de s’asseoir. Donc la pause entière.

Lucas tient le poste. Pain, frites, le sourire qu’on met avec la casquette. Il a une hanche qui le rappelle : dysplasie, dossier médical, consigne simple, déjà signée. Quand c’est calme, cinq minutes assis. Pas un hamac. Une chaise près de la ligne. Puis il se relève. Ça lui permet de tenir le reste.

Le manager titulaire le sait. Il a vu le papier. Il a vu la chaise. L’intérimaire, non, ou il fait semblant. Il arrive avec l’énergie des gens qui corrigent une équipe en une semaine. Il voit une chaise. Il y voit une attitude. Il y voit les autres qui pourraient s’y mettre.

Lucas explique. Le dossier. Les cinq minutes. Le calme seulement. L’intérimaire refuse. S’il a mal, qu’il prenne sa pause. La vraie. Trente minutes. Jusqu’à ce qu’il ait fini de se plaindre. La phrase est assez nette pour n’avoir pas besoin d’être criée.

Lucas y va. Il pointe la pause. Il s’asseoit au fond, veste, plateau, le droit nouveau qu’on vient de lui inventer. Il n’est plus sur la ligne. Il est exactement où on l’a envoyé. Il ne discute plus. On lui a demandé de ne plus se plaindre : il s’assoit plus longtemps.

Le coup de feu arrive comme ils arrivent : d’un coup, sans rendez-vous, après une pub ou un bus. La file dépasse la porte. Les tickets s’empilent en papier gras. L’intérimaire court entre le pain et la friteuse. Il cherche Lucas des yeux, trop tard pour la consigne.

Lucas est à table. Un client le reconnaît — le même midi, souvent — et demande s’il peut aider, s’il est malade, s’il a quitté. Lucas dit que le manager l’a envoyé en pause. Jusqu’à la fin. Il montre l’horloge, poliment. Il n’ajoute pas la hanche. Ce n’est plus le sujet. Le sujet, c’est la pause.

D’autres clients entendent. Ce n’est pas un meeting. C’est une phrase assez courte pour voyager le long de la file. Quelqu’un souffle. Quelqu’un d’autre commande quand même. L’intérimaire transpire le management.

Il se débrouille seul. Il brûle un pain. Il sourit trop. Lucas finit ses trente minutes. Pas une de moins. Il revient quand le contrat de la pause est honoré, se lave les mains, reprend le poste comme si l’affluence était un horaire.

Ensuite, l’intérimaire le traite mieux. Pas une excuse publique. Une chaise qui a le droit d’exister. Cinq minutes, au calme, comme avant, sans discours. Les autres ont vu. Ça suffit comme formation.

Lucas n’en fait pas une victoire. Il en fait une hanche. La hanche, elle, n’a pas changé d’avis. Elle demande encore cinq minutes. Elle les a. C’est déjà tout le roman.