Grève des corvées

Le tableau tenait. Elles, non.
Après le divorce, Claire prend un appartement avec deux inconnues assez vite pour ne pas rester seule, assez lentement pour croire à un tableau. Amélie. Élise. Un planning sur le frigo, cases, initiales, le genre d’objet qui rassure les gens qui ont déjà tout perdu une fois.
Ça tient deux semaines. Puis la vaisselle migre. Les sacs aussi. Claire rentre, trouve l’évier, trouve le sac qui n’est « pas le sien » parce qu’il a une allure trop personnelle — un emballage, un reste, une vie. Amélie ne touche pas à ça. Elle le dit comme une hygiène. C’est une frontière, juste mal placée : au milieu du salon.
Claire relance. Doucement. Puis moins. Le tableau se remplit de son écriture. Les autres cases restent blanches, ou se remplissent après coup, au crayon, comme une mémoire. Élise dit qu’elle a oublié. Amélie dit qu’elle a trop de travail. Le loyer, lui, n’oublie personne.
Claire sort du tableau. Elle l’annonce. Plus de courses communes. Plus d’assiettes dans l’évier. Plus de sacs qu’on lui attribue par gravité. Elle achète un mini-frigo. Elle mange dans sa chambre. Elle lave dans sa chambre. Elle sort ses poubelles, les siennes, à une heure où le palier est vide.
Le commun redevient le leur. Les assiettes s’empilent sans elle. Un sac attend près de la porte, personnel ou pas. Claire passe. Elle ne lève plus le sac des autres. Elle a quitté le syndicat.
Amélie et Élise la trouvent égoïste. Elles le disent dans le couloir, puis dans la cuisine, puis contre sa porte. Elles parlent de problèmes émotionnels. Du divorce. D’une thérapie qu’elle devrait. La phrase est assez nette pour n’avoir plus besoin d’être gentille.
Elles parlent encore, plus près, comme si une porte ouverte était un droit. Claire les écoute une minute. Elle ne plaide pas. Elle n’offre pas un retour au tableau. Elle n’explique pas non plus le divorce : ce n’est pas une corvée à partager. Elle referme. La clé tourne. Le bruit est petit. Il suffit.
Derrière le bois, le mini-frigo ronronne. Une assiette sèche sur une serviette. Ce n’est pas une vie. C’est une frontière qui tient. De l’autre côté, on parle encore d’elle. C’est plus facile que de descendre un sac.
Elle restera jusqu’à la fin du bail, ou moins. Elle a déjà habité avec pire : l’idée qu’elle devait encore faire le ménage des autres pour avoir l’air saine. La clé, désormais, a un avis. Il est court. Il est fermé.