Ils recrutent encore

La fiche de poste a survécu. Le poste, non.
Lucas maintient un code que personne ne veut toucher. Contrat public. Checklist explicite. Chaque case a une raison, souvent ancienne, parfois sanglante, toujours écrite. On ne « sent » pas un correctif. On le prouve. L’habilitation, elle, n’aime pas les raccourcis.
Le chef aime les tableaux. Plus vite. Moins d’heures facturées. Les deux, le même mardi. Il parle de petits trucs, de gras, de ce qu’on pourrait sauter sans que ça se voie. Il le dit près de la machine à café, assez bas pour que ce soit une confidence, assez clair pour que ce soit un ordre.
Lucas demande lesquelles. Quelles cases. Quels contrôles. Le chef ne nomme rien. Nommer, ce serait signer. Il répète que Lucas est assez grand pour juger. Lucas répond qu’il n’est pas assez grand pour perdre l’habilitation si le lot casse. Le silence qui suit n’est pas un accord. C’est un dossier qui se ferme.
Il continue comme avant. Les heures restent les heures. Les cases aussi. Le chef trouve ça lent. Les revues trouvent ça conforme. Les deux phrases peuvent cohabiter. Une seule paie le bureau.
On le licencie sans phrase utile. Réorganisation. Fit. Le genre de mot qui tient dans un mail et nulle part ailleurs. On lui rend le badge. On ne lui rend pas l’explication. Il range le stylo de la checklist. Il n’en aura plus besoin, suppose-t-il.
Deux ans plus tard, la même offre est encore en ligne. Même intitulé. Même checklist vendue comme un plus. On recrute sur le campus, stands, badges plastifiés, sourires de ceux qui n’ont jamais tenu le code. Le poste n’est pas pourvu. Il ne l’a jamais vraiment été, sauf le temps de Lucas.
Des anciens lui envoient la capture. Tu as vu. Ils cherchent encore. Lucas a vu. Il n’écrit pas. Répondre, ce serait offrir un mode d’emploi. Il a déjà donné le mode d’emploi. On l’a trouvé trop long.
Il imagine le prochain. On lui dira d’aller plus vite. On ne lui dira pas quoi enlever. Il demandera. On le trouvera peu flexible. L’annonce, elle, restera flexible : elle accepte tout le monde, sauf ceux qui tiennent les cases.
Lucas a un autre contrat, moins noble, plus net. Il garde une copie de l’ancienne checklist, hors site, pour lui. Pas pour se venger. Pour se souvenir qu’un silence sur les petits trucs n’est pas une délégation. C’est une habilitation qu’on vous demande de brûler tout seul.
Sur le campus, le stand a encore des stylos. L’offre a encore des cases. Personne, derrière la table, ne sait lesquelles on peut sauter. C’est pour ça qu’elle est encore là.