La laisse du chat au bar

La laisse traverse. Lui aussi.
Le bar est plein. Événement, corps, couloir trop étroit pour les trajectoires. On se frôle avec des excuses déjà usées. Paul a bu juste assez pour marcher droit en théorie. En pratique, il vise la sortie vers les toilettes comme on vise un quai.
Au sol, une laisse. Fine, sombre, du même ton que le parquet collant. De l’autre côté du passage, un chat d’assistance, harnais, le sérieux des bêtes qui travaillent. La dame discute, le dos à la travée, un verre trop près du bord. La corde fait un piège horizontal, à hauteur de cheville, d’un mur à l’autre presque.
Paul ne la voit pas. Il avance. Le pied accroche. La laisse se tend. Le chat glisse d’un demi-mètre, indigné, pas blessé. Un bruit de griffe sur le bois. Un verre quelque part fait un autre bruit. Paul se rattrape à un tabouret vide.
La dame se retourne. Elle gronde. Pas une phrase longue. Assez pour que le couloir se range de son côté. On ne discute pas une bête en harnais, surtout après deux verres. Paul s’excuse. Il dit le couloir, la foule, la laisse en travers. Ça sonne comme une défense. Ça en est une. Il se baisse presque vers le chat, qui n’a rien demandé.
Le chat se recouche, déjà ailleurs. L’animal a clos l’incident. Les humains, non. La dame ramène la laisse contre elle, trop tard pour le flux, juste à temps pour la morale. Paul passe, plus petit.
Plus tard, les amis de Paul font les têtes. Ils ont vu la scène, ou une version racontée près du comptoir. Un chat, une dame, un type ivre. Le résumé tient sans le harnais, sans le passage, sans le mètre de corde. Il tient mieux, même.
Paul rejoue le pas. Il aurait pu lever les yeux. La dame aurait pu ne pas tendre une laisse en plein flux. Les deux phrases peuvent cohabiter. Au bar, une seule circule, et ce n’est pas la sienne.
Il paie une tournée trop tôt, pour changer de sujet. Ça ne change pas les visages. Quelqu’un dit « quand même ». Quelqu’un d’autre regarde son verre. Le chat, lui, a eu une croquette, peut-être. Personne n’en parle.
En sortant, Paul regarde le sol. Habitude neuve, un peu ridicule, jusqu’à la rue. Les laisses, maintenant, existent. Les regards d’après aussi. Il rentre sans raconter chez lui. L’histoire a déjà trop de versions.