La pizza surgelée

Cinq assiettes. Une sixième trop tard.
Delphine a prévu cinq. Cinq vieux amis. Filet, queue de homard, trois cents dollars, le genre de soirée qu’on ne dédouble pas. Une assiette chacun. Les quantités sont justes. Trop justes pour devenir six.
Sébastien arrive avec Mila. Non annoncée. Pas une crise. Une chaise. Delphine n’avait pas une sixième portion à couper sans voler les cinq autres. Le filet n’est pas un plat qui s’étend. Le homard non plus.
Elle propose ce qu’elle a : une pizza surgelée, un plat surgelé. Pas une insulte. Un fond de congélateur, honnête. Mila aurait quelque chose. Les cinq assiettes resteraient cinq assiettes.
Sébastien explose. Il parle d’hostilité. D’un accueil qui n’en est pas un. La phrase est trop grande pour une pizza. Elle est trop petite pour le dîner déjà dressé.
Ils partent. La porte, les vestes, le silence des quatre qui restent. Les assiettes attendent encore. Le filet n’a rien compris. Delphine non plus, tout à fait.
Elle se demande si elle a eu tort. C’est la seule phrase qui tient après le bruit. Peut-être qu’on ouvre le filet. Peut-être qu’on fait semblant. Peut-être qu’une pizza, posée à côté d’un homard, est déjà une phrase trop sèche.
Elle n’a pas voulu être sèche. Elle a voulu rester juste. Cinq parts pour cinq. Une sixième improvisée, ailleurs dans le froid. Ce n’était pas une guerre. C’était un compte.
Les autres disent peu. On mange. On parle d’autre chose. Le siège vide a plus d’esprit que les assiettes. Delphine range plus tard la boîte encore gelée. Elle n’a servi à personne. Elle a pourtant tout raconté.
On peut être l’hôtesse et se tromper. On peut aussi n’avoir que cinq homards. Les deux idées restent sur la table. Delphine n’arbitre pas. Elle a déjà perdu deux convives. C’est assez pour une soirée qui devait être chère, et simple.