La place de parking

2 min de lecture

Elle voulait vingt pieds. Elle a eu un regard.

Rémi finit un chantier. Poussière, dos, l’heure où l’on veut juste rentrer. Il s’arrête à l’hypermarché pour des produits d’entretien, le geste bête des fins de semaine : tout racheter d’un coup, pour ne plus y penser. Le fourgon sent encore la colle.

Il recule. Presque. Un SUV sombre se plante à cinq pieds derrière lui, phares, un peu trop de lumière pour un parking. La conductrice veut la place. Elle le veut dehors. Elle a l’air d’avoir un rendez-vous avec le bitume exact de cet emplacement.

Rémi avance de six pouces. Il se regare. Il coupe. Il reste. Les mains sur le volant, le regard droit, le calme des gens qui ont porté des plaques toute la journée et n’ont plus de théâtre à offrir. Le SUV est trop près pour que ce soit une attente. C’est un blocus.

Elle klaxonne. Une fois. Deux. D’autres voitures se gênent. Un caddie hésite. Elle bloque plus que lui, maintenant : toute l’allée, le flux, la patience des inconnus. Une dame lève les mains. Un type recule pour passer ailleurs. Rémi ne descend pas. Il n’a rien à expliquer à un pare-chocs. Il a déjà donné sa journée au béton.

Les phares restent allumés, inutiles en plein jour. Le SUV a l’air d’un animal trop grand pour l’allée. Rémi, lui, a l’air d’un fourgon. C’est son seul avantage : il n’a pas à briller.

Elle finit par partir. Une autre place, vingt pieds plus loin, le même magasin, les mêmes portes automatiques. Elle marche devant le fourgon, le regard chargé. Rémi rit. Pas fort. Le rire de celui qui a compris le prix : vingt pieds. Une guerre pour une distance de salon.

Il prend son caddie. Javel, sacs, l’ennui utile. En caisse, il ne raconte rien. L’histoire n’a besoin d’aucun public. Elle a déjà eu ses phares.

Dehors, le SUV est encore là, plus loin, déjà banal. La conductrice range des sacs comme tout le monde. La place de Rémi, elle, n’était qu’une place. Il y remonte. Il recule, cette fois, sans témoin.

Sur la route, il repense aux cinq pieds. Assez pour une colère. Pas assez pour un destin. Il a avancé de six pouces. C’était tout le geste. Le reste, elle l’a fait toute seule : le klaxon, l’allée, le regard. Vingt pieds. Il en sourit encore au feu rouge. Le fourgon, lui, n’a rien gagné. Il n’avait rien perdu.