Le sac vivant

Nadia s’assoit. Dedans, le manager.
Nadia connaît l’entrepôt de meubles mieux que le bureau. Les palettes trop près de l’écran, le terminal qui rame, les intérimaires qui demandent où poser le carton. Elle connaît aussi le sac.
L’année dernière, un collègue s’y était plié. Long, beige, le genre d’emballage qui sert aux matelas. Elle s’était assise au bureau. Le sac avait crié le premier. Elle aussi, ensuite. Toute la dispatch en avait parlé. Nadia moins.
Un an plus tard, Malik arrive. Même contrat court, même bureau trop près des racks. Le même sac réapparaît sur une palette, « par hasard », à portée de chaise. Malik n’y voit rien. Nadia, si. C’est le même pli. La même idée.
Elle ne dit rien. Elle envoie Malik aux ordinateurs de l’autre salle. Elle revient. Le sac attend. Celui qui est dedans attend qu’on s’assoie au bureau, pas dessus.
Nadia s’assoit sur la palette. Soixante-dix kilos, dit-elle plus tard, sans se vanter. Le sac étouffe un cri. Il est difficile de jouer les monstres quand le plafond, c’est quelqu’un.
On ouvre. Ce n’est pas le collègue de l’année dernière. C’est Didier, le manager. Il avait trouvé la première farce excellente. Il voulait la même pour Malik. Il n’avait pas prévu le meuble.
Malik rentre. Il comprend trop tard. Didier sort, poussiéreux, encore un peu plié. Personne ne crie. On rit, le rire d’entrepôt, trop fort, trop court. Didier rit aussi, un peu après les autres.
La taquinerie change de camp. Plus Nadia, la jeune qui a crié. Didier, le chef dans un sac, battu par une intérimaire qui s’est souvenue. Il le prend bien. Il n’a pas le choix : le sac a déjà circulé, en récit.
Le sac disparaît dans l’après-midi. Malik note ses expéditions. Nadia, elle, n’a plus peur du bureau. Elle a peur des managers trop joueurs. C’est plus utile.
On la traite encore de jeune fille. Moins fort. Le sac, lui, a perdu son métier. Dans un entrepôt de meubles, c’est déjà une promotion.