Le vernis violet

Bruno n’a plus rien à dire. Le violet, si.
Antoine connaît le magasin de pièces mieux que Bruno ne le manage. Les références, les cartons trop près de la caisse, les livreurs qui signent trop vite. Il connaît aussi le rituel : chaque fois que le chauffeur pose une palette, Bruno trouve les ongles.
Bleus. Peints. Propres, même. Bruno les commente comme on commente une fuite d’huile. Trop fort pour le comptoir. Trop souvent pour que ce soit une blague. Le chauffeur sourit trop vite. Antoine range des filtres et compte les fois.
Ce n’est pas une politique. C’est un sport. Les clients entendent. Les stagiaires aussi. Le soir, Bruno se détend : il a tenu le magasin, donc il a tenu le droit de rire. Les néons font le reste. Tout a l’air d’une pièce, y compris les gens.
Antoine n’est pas le livreur. Il est l’ancien. Celui qui sait où sont les joints introuvables. Celui qu’on appelle quand le logiciel de stock invente une rupture. Il n’a jamais peint ses ongles. Il n’avait pas d’avis. Il en a un, maintenant : le bruit.
Il prend la fermeture. Clés, gilet, tiroir à compter. Et un vernis violet pailleté encore un peu frais, acheté au drugstore d’en face, sans cérémonie. Pas une réplique. Un fait. Les ongles brillent sous le néon comme une pièce neuve trop chère pour le rayon.
Bruno le voit en posant un bon de livraison. Il ouvre la bouche. Il la referme. Il parle du volet, d’un avoir oublié, d’une commande du matin. Il ne parle plus des mains. Le silence a le poids d’un outil qu’on repose trop fort.
Le chauffeur dépose un dernier carton. Il voit. Il ne dit rien. Il a l’air moins petit, une seconde. Antoine lui tend le stylo. Le stylo, lui, n’a pas d’opinion.
Ils ferment. Antoine lave le comptoir. Le violet tient sur la facture, une goutte, comme une tache volontaire. Dans le rétroviseur de la voiture, ça n’a plus l’air d’un déguisement. Ça a l’air d’une décision.
Le lendemain, Bruno est poli. Trop. Il demande les stocks. Il ne demande pas la couleur. Un client remarque, gentiment, que c’est joli. Antoine dit merci. C’est tout. Personne n’ouvre un débat sur le genre des plaquettes.
Il rachète le même flacon. Pas pour le chauffeur. Pas contre Bruno. Parce qu’un silence, une fois obtenu, vaut mieux qu’une explication. Et parce qu’un magasin de pièces n’a jamais eu besoin d’une théorie sur les ongles pour vendre des disques.
Bruno s’habitue. Ou il fait semblant. Les commentaires, eux, ne reviennent pas. Le bleu du chauffeur aussi reste. Deux couleurs, même rayon. Le magasin continue. C’est déjà une politique, la seule qui n’était écrite nulle part.