Pappygate

Le numéro était à elle. La bouteille aussi.
La famille collectionne le bourbon. Thanksgiving, le caviste tire au sort des flacons rares, au prix magasin. Cent euros, à peu près, pour une licorne à sept cents. Fabrice, le beau-frère, ne peut pas y aller. Céline, la sœur, s’en fiche du bourbon. Elle y va à sa place. Elle emmène Justine, pour la compagnie.
Justine collectionne aussi. Elle prend son propre numéro. Personne n’a dit qu’elle était la doublure de Fabrice. Personne ne le lui a fait signer.
On l’appelle tôt. Trop tôt pour que ça ressemble à un hasard poli. Elle achète. Le graal. La bouteille que la famille nomme déjà sans la tenir.
Fabrice apprend. C’est son bourbon, dit-il. Il parle de Pappygate, comme on baptise une affaire. Justine n’a jamais accepté d’être sa doublure. Elle avait un ticket. Elle a eu un flacon.
Elle ne le cache pas. Elle ne le cède pas. Elle l’ouvrira avec lui dans la pièce. Elle ne le lui offrira pas. La nuance tient dans un bouchon.
Céline n’arbitre pas. Elle n’aime pas le bourbon. Elle a tenu compagnie. C’est tout le contrat qu’elle avait.
Justine range la bouteille. Pas au fond d’un placard de guerre. Sur une étagère, visible. Un graal qu’on peut regarder à deux, et boire à une condition : qu’on arrête de dire « mon » pour un numéro tiré par une autre.
Fabrice peut garder le mot. Pappygate sonne bien. Il sonne moins juste. Une loterie n’est pas une procuration. Un beau-frère n’est pas un ticket.
Thanksgiving passera. La licorne aussi, un soir, dans des verres. Justine trinquera. Fabrice pourra être là. Le flacon, lui, aura déjà choisi sa table.