Pointer à la seconde

Le ruban dit l’heure. Elle part.
Le bar fait café, vin, petits accords. Gérard a inventé les recettes. Le glaçage, moitié graisse végétale. Il déteste le quart d’heure en trop. Il sous-staffe. Le soir, les pourboires du comptoir restent dans sa poche.
Salomé est en cuisine. Elle colle un ruban sur le poste. L’heure exacte : huit heures après l’entrée. Pas une blague. Un instrument. Quand le service déborde, elle part quand même. Le ruban a déjà tranché.
On s’habitue. Les commandes aussi. Gérard râle sur les minutes. Il ne râle pas sur le manque de bras. C’est un choix de gestion. Salomé en a fait un choix de sortie.
Des mois plus tard, elle pose deux semaines. Le soir même, il la vire. Le préavis, chez lui, est une insulte. Partir proprement, c’est déjà trop de pouvoir.
Une semaine de chômage. Puis ailleurs. Le bar, lui, tient encore un peu. Dix ans, à peu près, avant de fermer. Les recettes de Gérard n’ont pas survécu au personnel.
Salomé n’envoie pas de carte. Elle n’a pas à fêter une vitrine. Elle a pointé à la seconde. C’était déjà assez politique.
Le ruban a dû rester une nuit. Ou pas. On imagine Gérard le arracher, trop tard. L’heure, elle, ne se discute plus : l’endroit n’ouvre plus.
On raconte encore le glaçage. On raconte moins les pourboires. Salomé raconte le ruban, si on insiste. Sinon, elle cuisine ailleurs, à l’heure dite.
Huit heures. Pas quinze minutes pour la maison. Gérard a voulu l’économie. Il a eu la fermeture. Les deux tiennent dans un planning.