Quatorze heures de sieste

Trois alarmes. Une seule a perdu.
Léa rentre d’un voyage trop court pour s’appeler vacances. Le corps n’a pas atterri. Le service, si : ce soir, la salle, les couverts, le sourire. Elle s’allonge sur le canapé « une demi-heure », encore en noir, tablier sur les genoux, chaussures trop près de la porte. Trois alarmes. Téléphone, radio, le vieux réveil de sa mère. Elle a déjà eu peur, une fois, d’un malaise. Depuis, le monde s’inquiète plus vite qu’elle.
Elle ferme les yeux. Le jet lag fait le reste. Ce n’est plus une sieste. C’est une absence. Les alarmes sonnent dans une autre pièce de son sommeil. Elle ne se lève pas. Le service non plus : il se fait sans elle.
Quatorze heures. Elle ouvre les yeux à quatre heures du matin, la bouche sèche, le tablier encore là, ridicule. Le téléphone a trop d’appels. Les collègues. Le manager. Un numéro qu’elle reconnaît comme on reconnaît une inquiétude. Après la dernière alerte médicale, on ne la laisse plus « juste dormir ».
Elle rappelle. La voix encore trop basse. Elle dit le canapé, les alarmes, le voyage. Elle ne dit pas « je m’en fous ». Elle n’en a pas l’air. Elle a l’air de quelqu’un qui a traversé la nuit sans descendre.
Le manager ne crie pas. Il dit que c’est bon. Que la salle a tenu. Qu’il préférait un silence à un malaise. La phrase est gentille. Elle pèse aussi : on l’avait déjà imaginée par terre, pas sur un canapé.
Les collègues enverront des messages plus tard, moins nocturnes. Certaines riront. D’autres diront qu’elles ont eu peur. Léa s’excuse trop. Puis assez. Elle jette le tablier dans le bac. Elle boit de l’eau. Quatre heures du matin n’est pas une heure pour se rhabiller en salle.
Le lendemain, elle reprend. Personne n’affiche un écritau. On lui demande si elle va bien, une fois, pas deux. Elle dit oui. C’est vrai, à peu près. Le jet lag, lui, n’a pas d’excuse à donner au planning.
Elle garde les trois alarmes. Elle en ajoute une, absurde, dans la cuisine. Si elle doit encore disparaître, que ce soit moins longtemps. Quatorze heures, c’est un service entier. C’est aussi une preuve : le corps, parfois, ferme le restaurant sans prévenir la réserve.
Le manager, le soir, lui verse un café trop fort. Il ne reparle pas de la peur. Il n’en a pas besoin. Léa a vu la liste d’appels. C’était déjà le roman. Elle sert. Elle ne s’allonge plus habillée. Le canapé a perdu ce droit.