Quatre-vingts candidatures

Sa carte. Quatre-vingts réponses.
La ruelle derrière le caviste n’est pas un parking. Hélène le sait. Thomas aussi. Odette, la mère de Thomas, le répète depuis le coffre. Fabrice, lui, a décidé que le garage d’en face était une terrasse.
Il barre l’accès. Il boit. Il jure. Pas une phrase : un débit. Hélène, le fiancé, la belle-mère. Trop près, trop fort, trop sûr d’avoir le bitume. On lui demande de bouger. Il sort une carte.
Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. La carte atterrit comme une menace. Un nom. Un métier. Graphiste indépendant. Un site, même, imprimé en petit.
Ils rentrent. Odette tremble encore un peu, puis plus. Hélène cherche le nom. Le site existe. Portfolio, tarifs, un curriculum à télécharger. Adresse. Téléphone. Tout ce qu’il faut pour se croire quelqu’un. Tout ce qu’il faut pour postuler.
Elle ne téléphone pas à la police. Elle ouvre des formulaires. McDo. Une chaîne de cafés. Des épiceries. Des entrepôts au salaire minimum. Quatre-vingts, un peu plus. Le vrai numéro. La vraie adresse. Le vrai PDF.
Les semaines suivantes, le téléphone de Fabrice doit vivre une vie nouvelle. Rappels. Entretiens. Des voix polies qui demandent s’il est disponible mardi à six heures du matin. Hélène n’écoute pas. Elle imagine. C’est assez.
Elle n’envoie pas de mot. Un mot, ce serait se présenter. Les candidatures se présentent toutes seules. Il a voulu qu’on sache qui il était. On le sait maintenant dans quatre-vingts services du personnel.
Plus tard, le site n’y est plus. Page blanche, ou plus de page. Le portfolio a quitté Internet plus vite que la ruelle. Hélène ne vérifie qu’une fois. Elle n’a pas besoin d’un trophée.
Thomas dit que c’était trop. Odette dit que c’était juste. Hélène dit que c’était un formulaire. Les trois phrases tiennent. La carte, elle, ne revient pas.
Le garage s’ouvre encore. Le caviste vend encore. Fabrice, quelque part, décroche encore, ou plus. Quatre-vingts fois, on lui a demandé s’il savait qui il était. Cette fois, on avait lu la carte.