Tout le monde est remplaçable

Elle l’a dit. La moitié est partie.
Solène est adjointe depuis cinq ans et demi. Le site, l’informatique, les téléphones, les stocks. Le reste aussi, quand le reste n’a pas de nom. Puis la boutique change de mains.
L’équipe remonte des trous. Sécurité. Qualité. La nouvelle proprio écoute comme on écoute une météo qu’on n’a pas demandée. Elle s’en fiche. Tout le monde est remplaçable. Et qu’on arrête d’aller voir Solène avec ça.
Le soir, Solène raconte. Pas une réunion. Une phrase, rendue. Elle pose deux semaines. Le livret en voulait quatre. Elle n’a plus quatre semaines à offrir à quelqu’un qui n’en veut aucune.
Le mois d’après, trois démissions. Puis une quatrième. La moitié. Le site reste figé aux coordonnées de l’ancien. Les clients tapent un numéro qui ne répond plus comme avant. Les anciens collègues tapent Solène.
Comment on fait, déjà. Où c’est, le fichier. Qui a la clé. Elle répond parfois. Par politesse, ou par habitude. Ce n’est plus son métier. C’est devenu une notice.
Les clients partent à leur tour. Ils avaient une équipe. Ils ont une phrase : remplaçable. Ils se remplacent eux-mêmes, ailleurs.
La proprio a eu ce qu’elle a demandé : moins de remontées. Moins de tout. Un magasin trop calme n’est pas un succès. C’est une vitrine.
Solène n’envoie pas de « je vous l’avais dit ». Elle n’a pas à. La moitié de l’effectif l’a déjà écrit, en partant.
Le livret est encore dans un tiroir. Quatre semaines. Personne ne l’ouvre. Les remplaçables, eux, ont trouvé mieux que d’être remplacés.