Transférer, pas CC

Transférer. Puis le contraire.
Hélène est VP. Patrice, son chef, a à peu près le même âge. Il insiste : certains mails, on les transfère. On ne met pas en copie. La phrase est nette. Elle a l’air d’un process. Elle entre dans la semaine.
Hélène transfère. Comme demandé. Le lendemain, Patrice la gronde. Un transfert, dit-il, ce n’est pas une boucle. Il fallait CC. C’est une faille. Une vraie. Le genre qui justifie un ton.
Elle rappelle la consigne. Celle de la veille. Transférer, pas CC. Patrice ne s’excuse pas. Il ouvre un tableur. Il trouve autre chose. Une colonne trop à gauche, ou trop à droite. Un « faux » inventé dans la seconde. Un process qui n’existait pas à dix heures, et qui existe à dix heures cinq.
Hélène écoute. À son niveau, c’est déjà drôle. Pas un rire de couloir. Un rire de quelqu’un qui a trop vu de réunions se corriger elles-mêmes.
Elle ne se bat pas pour la colonne. La colonne n’est pas le sujet. Le sujet, c’est le chef qui recoud une règle pendant qu’on la regarde.
Le mail, lui, a déjà voyagé. Transféré. Puis condamné. Les deux versions tiennent dans la même boîte. Patrice aussi.
Hélène archive. Elle a l’âge de ne plus corriger un tableur pour sauver une vanité. Le process du matin peut mourir l’après-midi. Elle le notera, quelque part, pour la prochaine fois qu’on lui dira « surtout pas CC ».
Le soir, la VP ferme l’ordinateur. Rien n’a cassé l’entreprise. Juste une consigne trop sûre, puis trop honteuse pour rester la même. C’est déjà un métier.
Elle ne transmet pas la blague. Pas besoin. Ceux qui ont un chef du même âge l’ont déjà vécue. Ceux qui n’en ont pas encore peuvent attendre le tableur.